Comment les internautes justifient moralement le harcèlement en ligne

illustration à base de pions de jeu de société

« Ensuite, l’agressivité peut aussi se trouver une justification morale. Le cas du journaliste David Leavitt donné en introduction de ce chapitre en est un bon exemple. Quand il s’agit de condamner un comportement perçu comme « anormal », la véhémence est non seulement tolérée, mais saluée et appréciée.

La chercheuse américaine Lindsay Blackwell a réalisé une étude en ce sens dont les conclusions sont éclairantes. Elle présente à trois panels différents un tweet, écrit par une certaine « Amy » qui s’adresse à une interlocutrice nommée « Sarah » en ces termes : « Tu n’es vraiment qu’une conne. Suicide-toi. » Le premier groupe n’a accès qu’au message en lui-même et il lui est demandé d’exprimer un niveau d’acceptabilité des propos tenus. Évidemment, ceux-ci sont considérés comme une transgression grave, condamnable et injustifiée.

Le même tweet est par la suite présenté au second panel, en lui précisant que la « Sarah » en question a volé 100 dollars à un couple de personnes âgées. Pour le troisième groupe, la somme en question monte à 10 000 dollars.

Dans ces deux cas, les réactions varient énormément. Certes le message d' »Amy » est toujours perçu comme une transgression, mais celle-ci est majoritairement considérée comme légitime.

Selon Lindsay Blackwell, cette étude illustre la pratique de justice punitive très présente en ligne, qui s’apparente à la loi du tallion, que l’on résume généralement par l’expression « Oeil pour œil, dent pour dent ». Les propos injurieux y sont d’autant plus acceptés qu’ils s’adressent à une personne ayant un comportement immoral, pour lequel elle doit être sanctionnée par la communauté. »

Romain Badouard, Le désenchantement de l’internet, FYP Éditions, 2017, ISBN 978-2-36405-157-7

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