Pour une écologie numérique – Éric Vidalenc – Fiche de lecture et résumé

Voici un livre sur lequel je suis tombé en me rendant dans ma médiathèque habituelle, dans le bac des nouveautés.
Éric Vidalenc est spécialiste des questions énergétiques et tient un blog sur le site d’Alternatives économiques. Il est également conseiller au centre de réflexion Futuribles et travaille pour l’ADEME (Agence De l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie).
Dans cet ouvrage assez court (120 pages), publié chez Les Petits Matins en 2019, l’auteur dresse un constat factuel de la situation écologique et numérique du monde, et nous propose des pistes à suivre pour réussir une transition à la fois écologique et numérique.

Le constat

Deux transitions traversent actuellement le monde que nous connaissons : la transition numérique et la transition écologique.

La transition numérique est choisie par nos sociétés et relève d’un choix collectif, la transition écologique est subie car nous n’avons pas d’autre choix que de l’affronter.

Pour agir sur la transition écologique, nous avons à notre disposition trois leviers :

  • La sobriété ou réduction de la consommation
  • L’efficacité grâce à l’amélioration des dispositifs techniques que nous utilisons
  • La substitution ou le remplacement des énergies fossiles par des énergies décarbonées

Différentes démarches sont actuellement entreprises par plusieurs acteurs dans toutes ces directions, de manière chaotique et désorganisée. Cependant, la direction à suivre est claire et toutes les bonnes volontés sont les bienvenues.

La transition numérique n’est pas une obligation, cependant l’auteur avance des chiffres indiquant qu’une majeure partie de l’humanité souhaite se diriger dans ce sens. Cette tendance se confirme toujours aujourd’hui en 2021, trois ans après la sortie du livre.

Le nombre d’objets connectés augmente à grande vitesse, ainsi que la masse de données récoltées. Tous ces objets nécessitent des matériaux rares et de l’électricité pour être alimentés, et sont encore aujourd’hui difficiles à recycler.

On peut remarquer également qu’un bon usage du numérique peut permettre de mieux piloter les énergies, comme c’est le cas en France avec le compteur Linky pour l’électricité, ou avec les compteurs Gazpar pour le gaz (même si cela soulève d’autres questions autour du coût du déploiement ou du respect des données et du consentement des utilisateurs).

Les consommateurs ont l’impression que la matérialité des biens disparait : les piles de disques sont remplacés par des playlists sur Spotify, les piles de DVD sont remplacés par un catalogue Netflix… Cependant, tous ces services demandent une quantité de matériel énorme qui est quasi invisible pour le consommateur.
Peu de gens verront de leurs yeux les câbles sous-marins qui relient les continents, ou les data-centers qui stockent toutes nos données, du film Netflix au mail commercial que nous avons reçu il y a trois ans et que nous n’avons jamais lu.

La majorité de l’énergie mise dans le numérique est de l’énergie gaspillée : à titre d’exemple, 80% à 90% des mails envoyés dans le monde sont des spams. La majeure partie de ce qui est transporté par internet est donc littéralement des déchets. Nous pouvons également ajouter à ce chiffre le nombre de publicités (images ou vidéos) qui s’affichent sur divers sites internet et n’apportent pas de valeur aux utilisateurs.

Pour répondre à un besoin, le numérique d’aujourd’hui répond avec une quantité de services disproportionnée avec de gigantesques serveurs.

Nous noterons aussi que si dans la population la majorité des gens ont conscience des limites écologiques, le numérique semble, selon l’auteur, n’avoir dans l’esprit de la population aucune limite, en dehors de quelques bloggueurs technocritiques (vous vous êtes senti visé vous aussi ? 😉 )

La transition numérique est beaucoup plus rapide que la transition écologique : le nombre de nouvelles machines et de nouvelles technologies évolue à grande vitesse tandis que le nombre de logements isolés correctement peine à augmenter, et la diminution de consommation de ressources ne semble toujours pas apparaître sur les graphiques des différentes études. Peut-être faudrait-il ralentir la transition numérique pour accélérer la transition écologique ?

L’auteur souligne également la nécessité de sortir de la vision du “nouvel or noir” que seraient les données personnelles. D’abord car les données ne sont que des informations et ne produisent aucune énergie, mais de plus une quantité énorme de ces données ne peut produire aucune valeur (les spams en sont un bon exemple, ainsi qu’une vieille photo loupée de votre smartphone sauvegardée automatiquement et stockée dans un coin de cloud).

Les idées de solutions technologiques à la crise écologique

  • Les maisons “intelligentes” : pouvoir fermer ses volets ou éteindre son chauffage à distance depuis l’application de son smartphone permet des gains considérables d’énergies, de 15 à 20% pour les particuliers, et jusqu’à 30% pour les entreprises du tertiaire. Il faut cependant nuancer ce chiffre en y retirant le coût énergétique de la production de ces nouveaux dispositifs.
  • Les compteurs communicants de type Linky : Avec une estimation plus fiable et en temps réel de la consommation d’énergie, les énergies renouvelables deviennent plus facile à déployer. Ces compteurs encouragent même les particuliers à essayer de produire une partie de leur électricité grâce à des panneaux solaires (jusqu’à 20% de la consommation d’un ménage au maximum).
  • Les “industries 4.0” : les imprimantes 3D pourront permettre à l’avenir de fabriquer des pièces de rechange pour des appareils défectueux de manière très locale, en augmentant énormément la réparabilité des objets. Nuance : aujourd’hui seuls des objets relativement basiques sont concernés. Nous ne sommes pas encore capables de fabriquer des smartphones avec des imprimantes 3D.
  • Une alimentation connectée : les agriculteurs peuvent s’équiper de dispositifs numériques pour optimiser leur production. De l’autre côté les consommateurs peuvent s’équiper et se coordonner grâces à des applications anti-gaspillage de type ToGoodToGo pour limiter la quantité d’aliments perdus.
  • Les villes smart : La production de données peut permettre aux villes d’optimiser l’arrosage des plantes ou les horaires des transports en commun. Le numérique est aussi un outil très utilisé pour la démocratie locale : budgets collaboratifs, consultations sur la planification urbaine, concours entre habitants…
  • Les voitures “connectées” : les voitures capables de donner des conseils d’éco-conduite permettent une économie d’énergie estimée entre 10 et 15%. L’autopartage est encore plus intéressant en permettant de réduire le nombre de véhicules sur les routes et l’énergie consommée. Cependant l’autopartage peut aussi avoir des effets négatifs en incitant par exemple des personnes à prendre la voiture au lieu des transports en commun. Son bénéfice est à relativiser.

Tous ces efforts sont-ils utiles dans la lutte contre le changement climatique ? Ce n’est pas sûr. Les gains de toutes ces technologies utilisés sont marginaux (environ 10%) alors que ces technologies demandent beaucoup de travail, de ressources et d’énergies à être déployées. De plus, cela rend notre société vulnérable à des failles (piratages, problème de réseau…) et collecte une multitude de données personnelles, fragilisant le respect de la vie privée des citoyens.

Les problèmes de la transition numérique

  • TROP DE DONNÉES ! Nous souffrons d’une overdose d’informations. Trop de données sont connectées, à un point que nous n’aurions pas assez de temps de vie pour pouvoir les analyser toutes. Nombre d’entre elles sont totalement inutiles et n’ont aucune valeur. De plus notre attention diminue, et notre capacité de concentration. Nous nous retrouvons tous perdus dans des flux d’informations en continu, sans savoir distinguer les informations importantes des informations inutiles. Cela pourrait être dévastateur à l’échelle d’une société sur la longueur.
  • Le solutionnisme technologique : l’idée que chaque problème pourrait être résolu par une solution technique innovante et disruptive nous conduit à dépenser de l’énergie et des moyens colossaux dans des idées farfelues et improductives, comme en témoigne les échecs cuisants des nombreuses sociétés ayant tenté de démocratiser les trottinettes électriques en location
  • Des promesses au lieu des actes : Les startup, les hommes politiques nous promettent toujours plus de choses pour l’avenir grâce à l’intelligence artificielle ou la nouvelle technologie à la mode. Concrètement, les résultats se font toujours attendre.
  • L’augmentation des déchets : Le numérique augmente énormément la production des déchets. En France, chaque individu achète en moyenne un smartphone tous les deux ans. Ces smartphones sont fabriqués de manière qu’il est très difficile de les réparer ou de les recycler. De plus ces appareils contiennent de nombreux métaux rares disponibles en quantité limitée sur la planète que nous ne pourrons pas exploiter à l’infini. Il faut donc parler du travail caché des mineurs des pays pauvres qui vont chercher ces métaux si l’on veut pouvoir penser correctement la question.
  • La perte de démocratie : Les grandes entreprises de la tech ont tendance à prendre le pouvoir et les décisions à notre place. Waze, l’application de Google, vous conseille les chemins à prendre pour consommer le moins possible. Ils n’ont été élu par personne et nous ne savons pas pourquoi ni comment ils prennent leurs décisions.
  • Les vulnérabilités et failles : Chaque objet connecté est une faille de plus dans l’écosystème, et peut être hacké ou tomber en panne à cause d’un problème technique imprévu.
  • La dépendance : Ces solutions nous rendent dépendantes de leurs propriétaires. Elles nous rendent également dépendantes du réseau internet, de sa gouvernance et des personnes qui contrôlent ce réseau. De plus, en nous habituant à utiliser ces nouvelles solutions, nous risquons de ne plus savoir faire sans.
  • La désillusion : Plus de contrôle, plus de surveillance, des technologies toujours plus précises et puissantes… Qu’avons nous vraiment à y gagner ? Cela nous rendra-t-il réellement plus heureux ? Cela nous fait-il gagner du pouvoir ou nous en fait-il perdre ?

Les conditions pour réussir une écologie numérique

  • REMETTRE LE NUMÉRIQUE A SA PLACE ! Le sortir des endroits où il n’a rien à y faire : écrans publicitaires dans la rue ou dans des toilettes publiques, vitrines d’agences, bornes de commandes de fast-food…
  • Rechercher l’efficacité et la sobriété : Stopper la course au “toujours plus”. Certains ordinateurs ultraperfectionnés font tourner des logiciels que pourrait faire tourner n’importe quel ordinateur des années 90. Sortons de l’obsolescence programmée en construisant des systèmes simples et durables. Il faudra également utiliser un maximum de logiciels libres pour pouvoir mettre en commun les connaissances et le savoir faire des développeurs, en arrêtant de se cacher derrière le secret industriel qui produit des logiciels et des machines inutilement complexes car mal conçus.
  • Favoriser la coopération et l’intelligence collective : permettre aux habitants de mutualiser leurs voitures, leurs outils, leurs bibliothèques, leurs savoir-faire… développer le télétravail, construire une souveraineté numérique pour réduire notre dépendance aux grandes entreprises américaines ou chinoises, imprimer localement les pièces manquantes grâces à des imprimantes 3D… Souvent les solutions aux problèmes ne sont pas techniques mais politiques, au sens de l’organisation de la cité.
  • Apprendre à se passer du numérique : si vous devenez dépendant du numérique, alors vous perdez une part de votre pouvoir et de votre capacité de votre prise de décision. Nous devons apprendre à ne plus dépendre d’un logiciel développé par une entreprise à l’autre bout du monde. Nous devons reprendre nos responsabilités et reprendre le contrôle de nos vies, de notre temps de cerveau disponible, et de l’organisation de nos sociétés.

Pour en savoir plus je vous recommande l’oeuvre originale : Pour une écologie numérique, Éric Vidalenc, 2019, Les Petits Matins

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