Photographie du livre "Aux sources de l'utopie numérique" de Fred Turner

Fred Turner – Aux sources de l’utopie numérique – Fiche de lecture et résumé

Aux sources de l’utopie numérique de Fred Turner est un livre qui semble être une référence pour beaucoup de personnes. J’ai profité de sa réédition chez C&F éditions pour me le procurer et le lire. Il s’agit d’un bon gros livre de plus de 400 pages, rempli de beaucoup d’informations. Je vais résumer ici ce qui, selon moi, sont les informations les plus importantes à retenir de cet ouvrage. Je me concentrerai essentiellement ici sur l’origine cette utopie numérique, qui est principalement développée sur la première partie du livre. L’utopie sera malheureusement de plus en plus éloignée au fil du livre et des années. Je vous invite évidemment à vous procurer ce livre et à le lire dans son intégralité si vous en avez l’envie et les moyens.

L’auteur :

Fred Turner est né en 1963.
Après 12 ans de journalisme à Boston, il devient chercheur et professeur en communication. Il est aujourd’hui directeur des sciences de la communication à l’université de Stanford.

La thèse principale du livre

Quand internet et le web sont apparus dans les années 1990, tout le monde parlait de révolution. Internet allait changer le monde, favoriser l’harmonie entre les êtres humains.

Pourtant la technologie était jusqu’ici un symbole d’oppression et de guerre, de l’industrialisation des entreprises jusqu’à l’utilisation des ordinateurs pendant la guerre du Vietnam. Les étudiants et la population étaient plutôt hostiles à l’avancée technologique.

D’où est venu cette idée soudaine qu’internet pourrait libérer les individus en changer le monde qui s’est largement diffusée à travers la population mondiale ?

Selon Fred Turner, cette idée a largement été diffusée par un homme : Stewart Brand, et l’organisation qu’il a créé : le réseau Whole Earth.

L’organisation Whole Earth était avant tout une communauté, et des forums de discussions sur internet que l’auteur appelle “forums-réseaux” où se réunissaient des gens d’horizons différents pour échanger leurs points de vues, et les dernières informations au sujet des nouvelles technologies. Les fondateurs de cette communauté étaient à la fois issus des quartiers populaires de San Francisco, et des quartiers d’affaires de la Silicon Valley.

En 1968, les membres de ce réseau furent regroupés dans un ouvrage du nom de Whole Earth Catalog.

En 1985, les membres s’organisent pour créer un réseau de conférences en ligne du nom de Whole Earth ‘Lectronic Link (WELL). Les membres les plus connus et représentatifs de cette époque sont Kevin Kelly, Howard Rheingold, Esther Dyson et John Perry Barlow.

En 1993, toutes ces personnes participent à la fondation du magazine WIRED.

Certains membres du réseau Whole Earth sortirent de l’anonymat pour devenir les ambassadeurs d’une vision du monde qu’ils avaient eux-mêmes contribué à créer, récompensés par des prix comme le National Book Award pour le Whole Earth Catalog et le National Magazine Award pour Wired.

Ces représentants des technologies commencèrent à rencontrer des hommes politiques influents, des grands hommes d’affaire, auprès desquels ils défendaient leur vision sociale du monde. Ils furent invité par exemple au forum économique mondial de Davos, et leurs idées se sont regroupées sous l’appellation de “Nouvelle économie“.

Cette nouvelle élite se composait des membres du WELL, du Global Business Network, de l’Electronic Frontier Foundation, tous impliqués dans le réseau Whole Earth.


Glissements politiques de la métaphore numérique

Le premier chapitre revient sur une manifestation du Free Speech Movement du 2 décembre 1964.

Dans le contexte de guerre froide, plus de 5000 étudiants manifestent contre une “université de masse” qui ne servirait qu’à produire des étudiants pour produire du savoir utile à la guerre culturelle et dans lesquels ces étudiants ne seraient pas plus libres que des cartes à perforées IBM. L’ordinateur est alors le symbole ultime de tout ce que les étudiants rejettent.

Pour comprendre le glissement, l’auteur nous invite à se concentrer sur ce qu’il se passait dans le monde de la recherche universitaire américaine des années 40 aux années 60.

Pendant la seconde guerre mondiale, les scientifiques qui étaient souvent en dehors de la guerre, prennent une place très importante. Le Radiation Laboratory (Rad Lab) du MIT est l’exmple le plus connu, dont la principale mission en 1940 était de trouver une solution de détecter et détruire les bombardiers anglais. Bien que sous autorité militaire, l’organisation interne du Rad Lab était une organisation sans hiérarchie et collaborative avec des espaces de bureaux ouverts. Les scientifiques qui y travaillaient devenaient souvent des généralistes capables de toucher à tous les domaines. Les scientifiques ne pouvaient rester enfermer dans leurs bureaux et passaient une grande partie de leur vie ensemble. Ils ont commencé à développer leurs codes et leurs éléments de langages spécifiques. Il s’agissait ici de la naissance d’une nouvelle contre-culture.

Une nouvelle notion apparaît : la cybernétique. Concept inventé par Norbert Wiener, chercheur entré au MIT en 1919.

Norbert Wiener a inventé dans le Rad Lab au sein du projet SAGE une méthode statistique du nom de “Predictor”, capable de prédir la position d’un soldat nazi sur la base d’algorithmes et de données. Ce programme a alors laissé se développer une idée : un être humain pourrait-il se résumer à un ensemble de données ?

Norbert Wiener sort deux best-sellers, encore ouvrages de références aujourd’hui :

Le projet SAGE formera beaucoup de scientifiques à l’informatique, qui développèrent par la suite le projet MAC (Multiple Access Computer) qui participera à la création et au déploiement du réseau ARPANET, ancêtre d’internet.

Les étudiants de cette époque se sont retrouvés face à une énorme contradiction : de plus en plus de jeunes avaient accès aux études supérieures grâce à l’évolution des technologies de l’information qui ouvrait de grands champs de recherche, tout en participant fortement au développement de l’économie américaine. Cependant dans le même temps, ces jeunes étaient terrorisés par la bombe atomique qui à leurs yeux, avait été créée par ces mêmes technologies. Les étudiants recevaient d’ailleurs régulièrement des formations aux gestes d’urgence à adopter en cas d’attaque nucléaire, ainsi que des projections de films de prévention montrant les effets et les risques d’une explosion nucléaire.

C’est alors que dans les années 60 aux USA apparaît la “Nouvelle Gauche”. Extravertie, tournée vers l’action politique, la transgression, le rock et le LSD. Les communautées autonomes se multiplièrent jusqu’à atteindre en 1970 selon Judson Jerome, plus de 10 000 communautés distinctes dans lesquelles vivaient environ 750 000 personnes. Les communautés se formaient pour des raisons diverses, certaines en fonction de croyances religieuses, d’autres en fonction de croyances politiques ou de préférences sexuelles. L’idée était de reconstruire et de se réapproprier le territoire américain, pour créer ce qui ressemblerait à une nouvelle nation composée de petites communautés égalitaires reliées entre elles par des croyances communes.

Fred Turner appelle ces communautés les “Nouveaux Communalistes”, qui furent associés et mélangés aux concepts de “Nouvelle Gauche” et de “contre-culture”.

Ces communautés adoptèrent l’euphorie technologique et les rhétoriques cybernétiques. Pour ces personnes, l’arrivée d’internet faisait partie d’un processus révolutionnaire au sein duquel le capitalisme serait écrasé ou phagocyté.

Les technologies de communication en pair-à-pair étaient alors vues comme un moyen de s’émanciper de l’industrie de la culture de masse, en construisant une culture unique et “libre”.

Cependant, l’étude approfondie de la Nouvelle Gauche et des Nouveaux Communalistes révèle qu’aucun de ces deux mouvements ne s’est réellement mis en rupture totale de la société qu’ils souhaitaient changer.

La Nouvelle Gauche a créé son propre parti politique : le SDS (Students for a democratic Society) qui utilisait les canaux institutionnels pour tenter de changer l’amérique.

Les Nouveaux Communalistes ont totalement critiqué et rejeté cette approche, selon eux le changement devait d’abord venir de l’âme et de l’esprit des individus.

En 1967, un étudiant au cheveux longs du nom de Richard Brautigan distribuait aux passant des tracts avec le poème “All Watched Over By Machines Of Loving Grace“. Preuve que les idées des scientifiques travaillant dans la recherche et sur la guerre froide s’étaient déjà vues récupérées puis transformées par les courants contestataires, grâce au réseau Whole Earth.

Steward Brand découvre la contre-culture cybernétique

Né d’un père publicitaire et passionné de radio et d’une mère passionnée de l’espace, Steward Brand a grandi dans un monde dans lequel le progrès était symbolisé par les technologies de la communication et les voyages. Brand était terrorisé par l’idée d’une invasion communiste des USA qui transformerait le pays en 1984 de George Orwell, avec des individus robots sans libre-arbitre. En 1957 Brand explicite déjà clairement dans son journal vouloir être un combattant de “l’individualisme et de la liberté personnelle”. En étudiant l’écologie et en développant une vision systémique du monde naturel, il s’intégra aux communautés d’artistes de San Francisco et Manhattan et pris connaissance des théories cybernétiques. Ces communautés d’artistes, comme le monde de la recherche des années 1940, fonctionnaient en réseau.

Steward Brand rencontre la pensée systémique en 1960 lors d’un cours de biologie à l’université donné par le biologiste allemand Paul Ehrlich. On découvre alors que les séquences d’ADN peuvent être lues et analysées comme des données textuelles et des systèmes d’information. La microbiologie à l’époque dans le domaine de la recherche scientifique semblait alors devenir une science du domaine de la communication, de l’information et des ordinateurs. Pour Paul Ehrlich et Richard Holm, les dualités entre esprits et matières cachent une vérité plus fondamentale : les individus sont à la fois membres d’un système, et un système à part entière. C’est la thèse développée dane The Process of Evolution en 1963. Selon cette théorie, la culture serait le résultat de l’évolution biologique de l’être humain, à tel point que l’être humain pourrait à travers la culture exercer une influence sur son développement biologique.
C’est dans cette théorie que Brand trouve un échappatoir possible à la guerre froide en pouvant remettre en question à la fois le communisme, et les systèmes hiérarchiques qui oppressent les individus. Ces deux modèles seront selon lui amené à disparaître dans une simple logique d’évolution de l’être humain.

Brand se fixe comme objectif de réussir à appliquer cette théorie au monde réel. Il s’intéresse aux travaux du musicien John Cage et du plasticien Robert Rauschenberg qui selon lui représentent des attaques en règle contre la hiérarchie dans le monde de l’art, valorisant ainsi une culture et une pensée décentralisée. Ils s’intéressa ensuite aux travaux de Jim Dine, Claes Oldenburg et Red Grooms qui selon lui travaillaient une forme d’art visant à effacer la frontière entre art et vie.

L’une des premières communauté que Stewart Brand fréquenta énormément, en travaillant pendant deux ans avec eux comme photographe et technicien, fut l’USCO (US Company). Un collectif d’artistes réalisant des performances multimedia sous formes de happening psychédéliques célébrant la technologie et les communautés mystiques. C’est ici que Stewart Brand découvrit les théories de Norbert Wiener, Marshall McLuhan et Buckminster Fuller.

Le concept de Village global développé par le philosophe des médias Marshall McLuhan dans La Galaxie Gunthemberg en 1962 faisait écho aux travaux de l’USCO. Selon cette théorie, les humains feraient désormais tous parti d’un même village global, dôté d’un seul système nerveux, au sein duquel les informations se déplaceraient de neurone à neurone, de transistor en transistor, de télévision en télévision, d’ordinateur en ordinateur. Les technologies construites par l’industrie de masse pourraient ainsi offrir les clés de la transformation du monde adulte. Cette approche a été longtemps et largement défendue par l’inventeur et futuriste Buckminster Fooler.

Brand rencontra ensuite les communautés amérindiennes. Il essaya de remettre en question sa perception américaine de ces tribus pour les analyser sous le prisme des théories de McLuchan et Fuller. Les amérindiens seraient pour lui un moyen de s’échapper de son statut d’américain moyen de l’entre-deux ères, perdu dans le système hiérarchique de la bureaucratie, de réapprendre le fonctionnement de la vie en tribus.

Steward Brand rencontra également Ken Keasey, l’auteur de Vol au dessus d’un nid de coucou, pour qui le LSD serait une arme importante pour permettre au peuple de s’émanciper. Keasey avait participé à des expérimentations de la CIA, où des cobayes étaient rémunérés pour prendre du LSD. L’objectif était à la base de voir si le LSD pouvait être utilisé comme une arme de guerre. Brand s’intéressa au fait que les drogues pouvaient altérer la conscience des individus, et étudia la communauté des Merry Pranksters, influencé par le mouvement des beatniks qui était selon eux un modèle à suivre pour s’extirper de la culture américaine dominante. Après plusieurs expériences psychédéliques, Steward Brand arriva à la conclusion que ces communautés avaient deux besoins essentiels : des outils et de l’information.

Le Whole Earth Catalog

Après son mariage en 1966, Stewart Brand s’installa avec son épouse la mathématicienne Lois Jennings à Menlo Park, et commença à travailler avec le Portola Institute, fondation d’éducation à but non lucratif qui hébergeait et aidait au développement de nombreuses organisations influentes à San Francisco. C’est ici que Brand rencontra Bob Albrecht, qui entrera par la suite dans l’histoire comme membre du Homebrew Computer Club et cofondateur de la structure d’édition People’s Computer Company. La situation géographique de ce club en faisait un lieu de rencontres entre mouvements contre-culturels, universitaires et technologues.

Brand passait d’un projet à l’autre sans savoir sur lequel se concentrer, lorsqu’il eut l’idée de créer un magasin itinérant pouvant fournir aux communautés tout ce dont elles avaient besoin : livres, équipement de camping, plans de construction, abonnements à des magazines. Il imprima une première version d’un catalogue de six pages référençant 120 articles. Pendant les quatre années suivantes, Brand travailla à l’amélioration de ce catalogue, qui dans sa version finale récompensée au National Book Award était divisé en 7 catégories pour un total de 448 pages de recommandations mélangées de livres, d’outils mécaniques ou d’équipements de sport. Ce livre est devenu un symbole de la contre-culture américaine de ces années. Toutes les communautés étaient réunies dans le Whole Earth Catalog. Cet espace devint un forum-réseau où les membres des communautés se réunissaient pour discuter et échanger des idées.

Cependant le catalogue du Whole Earth ne finit plus que par être un éloge du changement de l’individu par la technologie. Les questions de luttes des classes, de discriminations sexuelles, de racisme n’y apparaissaient pas. Seule comptait l’émancipation individuelle. Brand tenta une collaboration avec le mouvement des Black Panthers, sans succès.

En 1995, Brand écrit dans le magazine Times un article dans lequel il pointe la filiation directe entre internet avec la contre-culture hippie. “Oublions les protestations contre la guerre, Woodstock ou même les cheveux longs. Le véritable héritage de la génération des années 1960 est la révolution informatique”. C’est en s’appuyant sur la légitimité du Whole Earth Catalog des années 60 que Stewart Brand rebondit pour asseoir sa légitimité dans le monde naissant de l’internet, et des ordinateurs personnels qui équipent de plus en plus de foyers dans le monde.

Une tentative ratée d’un lancement d’un Whole Earth Software Catalog lui permis quand même de se reconstituer un réseau d’experts des questions de technologies.

En 1959 apparaissent les premiers hackers au MIT. Ils s’agissaient de jeunes étudiants et d’adolescents capables d’obtenir des résultats avec des ordinateurs, avec une approche qui n’était ni théorique, ni une approche d’ingénieur, mais une approche ludique.

En 1972 dans le magazine Rolling Stone, Brand donne une première définition des hackers. Il existe pour lui deux catégories de travailleurs : les planificateurs et les hackers. Les premiers sont des théoriciens, souvent cognitivistes, pour qui les ordinateurs sont des outils pour générer ou représenter l’information. Les hackers en opposition des planificateurs, s’intéressent aux systèmes informatiques en eux-mêmes, et à ce qu’ils peuvent en faire.

C’est un choc des cultures entre l’ancienne générations des informaticiens, et l’arrivée des nouvelles générations de hackers.

La deuxième génération de hackers de matériel (hardware hackers) comportait la génération de Steve Jobs et Steve Wozniak, Bob Albrecht ou Ted Nelson, pour qui l’informatique était une forme de rébellion politique, contre les systèmes autrefois centralisés de la guerre du Vietnam.

La troisième génération de hackers des années 80 était encore différente. Cette génération ignorait tout de l’héritage laissé par la génération des années 60. Elle se composait principalement de hackers de jeux vidéos, passionnés d’Atari, mais qui ont amené au sein des entreprises le mode d’organisation horizontal, sans hiérarchie et sans cloisonnement que l’on retrouvait déjà dans le Rad Lab du MIT dans les années 1950.

Selon le journaliste Steven Levy, ces trois générations comportent tout de même six points communs :

  1. La conviction que l’accès aux ordinateurs devrait être illimité et total
  2. La conviction que l’information doit être libre
  3. La méfiance vis à vis de l’autorité, et la recherche de la décentralisation
  4. La conviction que les hackers doivent être jugés par rapport à leurs actions et pas à leurs diplômes
  5. La conviction qu’un ordinateur est capable de générer de l’art et de la beauté
  6. La conviction que les ordinateurs changeront nos vies pour le meilleur

Brand s’intéressa à l’éthique hacker et entra en contact avec plusieurs d’entre eux, notemment les concepteurs des premiers Macintosh. Il organise avec des membres du Whole Earth une réunion de 400 hackers dans une ancienne base militaire contre une place de 90 dollars. L’évènement est un grand succès et permet à un grand nombre de hackers de se rencontrer et de se constituer de nouveaux réseaux de contacts.

Voici l’essentiel des choses à retenir selon moi, je pense que vous connaissez en partie la suite de l’histoire. Je vous invite pour en savoir plus à vous reporter au livre.

Aux sources de l’utopie numérique
De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence
Fred Turner
C&F éditions
2ème édition – 28€
ISBN 978-2-37662-024-2
Traduit de l’anglais par Laurent Vannini

Laisser un commentaire

WC Captcha 15 + = 18